Entre chien et loup

Suzane Vanina

Publié le 19/12/2011 sur Rue du Théâtre


Une attente peut être génératrice de joie impatiente ou d'appréhension, voire d'une sourde angoisse. Dans ce couple, c'est elle qui pressent quelque chose...

Ils martèlent inlassablement leur désir d'être "seuls, ensemble, seuls l'un près de l'autre". Pourtant y aura l'arrivée de "Quelqu'un". Ils y réagiront différemment mais ne pourront s'y soustraire.

Cela commence dans le noir, dans le vide, avec des voix lointaines et monocordes, de longs silences. Où diable nous sommes-nous égarés ? Puis très lentement, des morceaux de lumière... pas de décor, ce ne sont que des éclats lumineux à peine rassurants sur de hauts panneaux que l'on entrevoit à peine. Des silhouettes apparaissent, mais il faudra longtemps avant que l'on reconnaisse une femme, un homme, peut-être plus âgé.

Le crépuscule et sa lumière particulière, ce passage du jour à la nuit convient au passage d'une vie sociale animée, envahie par "les autres", à une vie de solitude à deux dans une maison isolée, souhaitée par un couple dont ne nous ne saurons rien, dont nous devinerons beaucoup.

Et puis surgira un autre homme, ce "Quelqu'un"/Gaëtan Lejeune, identifié par la suite comme étant le vendeur du bien (un "bien", vraiment, qu'apporte cette maison ?). Et n'est-ce vraiment qu'une vieille bicoque délabrée en bord de mer ou... la Maison des Morts ? Habitation vétuste, encore pleine de souvenirs (seulement évoqués) de la défunte dont le vendeur fut l'héritier, lui qui a tout gardé de ses grands-parents, comme des reliques d'un lieu saint ou des pièces d'un musée. Silhouette plus bonhomme, il rôde, il propose sa présence, il inquiète... La femme et l'homme ne seront plus seuls.

Un spectacle exigeant mais incontestablement réussi

Les comédiens jouent de ce texte du Norvégien Jon Fosse comme d'une partition dont ils bannissent toute implication émotionnelle. Ils semblent désincarnés, plus rien que des concepts : un principe masculin et une principe féminin en quête de fusion, de plénitude, de bonheur, d'Amour absolus. Elle/Mathilde Lefèvre et Lui/Jan-François Wolff, disent et redisent leurs phrases, en mots d'ordre lancinants, et ce sont le plus souvent leurs ombres que l'on voit se croiser, déambuler... errer.

En plus d'une pénombre permanente, ponctuellement et très souvent, nous serons replongés dans un noir total propice à la réflexion, à la méditation. Nous aurons l'impression de nous trouver, ou dans un temple, une cathédrale, ou un labyrinthe, ou un paysage fait de parois vertigineuses, et la mer, sans être montrée sera néanmoins présente : une impression d'infini baignant l'ensemble.

Assistons-nous à un quelconque cérémonial avec ces voix, ces phrases répétitives, incantatoires, sur une bande-son oppressante ? Son et lumière sont travaillés, ciselés, comme autant de diamants noirs et participent à plonger le public dans un état quasi hypnotique - magnifique travail de David Stampfli pour le son et Matthieu Ferry pour le modelage des éclairages.

Entre ombre et lumière, entre espoir et anxiété, entre confiance et suspicion, cela donne "une oeuvre", inclassable, au climat d'étrangeté qui peut de prime abord dérouter mais qui finalement séduit.

Suzane VANINA, Bruxelles